Le libéralisme en tant de doctrine philosophico-politique paraît bien sympathique. Primat accordé à la liberté, à l’autonomie du sujet... Le problème, c’est qu’appliqué à l’économique, il donne le combat de tous contre tous, un jeu de fauves à la mâchoire hypertrophiée, avec ses rivières de sang corollaires, le tout bien dissimulé derrière les taffetas roses des média marche-au-pas. Mais que ce curieux tête à queue entre déclarations d’intention et mise en pratique ne doive pas nous étonner. Le marxisme était lui aussi une idée bien sympathique ; on sait ce que ça a donné (1). En fait on pourrait s’imaginer que le libéralisme se pervertit au contact de la chose économique mais, nous rassure-t-on, ça va s’arranger grâce à la providentielle main invisible, régulièrement mise au goût du jour sous de nouvelles appellations. En fait le problème est posé à l’envers : il n’y a économisme, c’est-à-dire sphère économique autonome (et devenue omnipotente) que parce qu’il y a et qu’il y a eut du libéralisme (théorique). Contrairement à ce que tous les Minc du monde veulent nous faire croire, le marché n’est pas naturel. Il est fils du libéralisme (toujours théorique à la base), mais la filiation est complexe, et je ne vais pas m’engager là-dedans pour le moment.
Un autre point à souligner. Alors que le libéralisme politique se veut volontiers humaniste, le libéralisme économique s’acoquine souvent avec les régimes les plus douteux. Les pays néocapitalistes que sont ceux du sud-ouest asiatique ne sont pas des modèles de démocratie quand ce ne sont pas de franches dictatures. Le Japon lui-même est une démocratie de pacotille clairement gérée par les mafias. Les libéraux et les dictateurs se consultent : « on a le fric, nous le knout et les esclaves. On va faire une équipe du feu de dieu ». Effectivement ça fait des équipes du feu de dieu.
Dernier rappel historique : la si bonne entente entre les industriels allemands et le régime nazi. Les patrons des grands cartels n’étaient pas des libéraux me rétorquera-t-on. C’étaient des libéraux économiques de leur époque : laisse-moi à ma guise écraser qui me gêne et pressurer qui me convient. D’où la question qui me tracasse : Microsoft ou ATT (par exemple) sont-ils les I.G Farben de l’an 2000 (2) ?
J-C Vidal
Notes 1. Ne pas tout mettre sur le dos de Staline. Les Tcheka et le Goulag sont des inventions de Lénine.
2. Pour nos jeunes lecteurs, un peu d’histoire : l’ I.G Farben était une grande entreprise chimique allemande qui fit une grosse consommation des esclaves d’Auschwitz obligeamment prêtés par la SS. D’autres firmes allemandes comme Krupp, en firent autant ; certains de leurs dirigeants furent condamnés après la guerre mais ne purgèrent pas toute leur peine. On en avait besoin pour la reconstruction du pays. Vieil air connu.